Et voilà nous sommes toujours à Déception. Le chargement des mastodontes c'est effectués sans incidents majeurs, mais les freins des deux grues sont en très mauvais états. Heureusement que nous rentrons à Montréal bientôt.
Mon idiot de service, le premier maître, a perdu mon estime complètement et celle de la plupart de l'équipage. Les conditions de travail sont devenues tendues et très désagréables. Quand dans une société fermée comme celle d'un navire, les tensions peuvent empoisonner la vie de tous et très rapidement. Il y a à bord des personnages clefs, dont le capitaine, le premier maître, le "bosun" (dérivé de boatswain, bosco en français, sous-officier, maître de manoeuvre ou contremaître) et le chef ingénieur. Il est important que l'équipage respecte et ai confiance en chacun de ces gens. Mais à présent, la confiance et le respect pour le capitaine et le premier avait disparut. Et les conditions de travail se détérioraient rapidement.
Mais la vie continuait. Les cales étaient presque pleines, tout le monde voyait le bout du chemin. Et la catastrophe nous tomba dessus...
Nous n'avions plus qu'à charger une douzaine de véhicule, quelques autos et "pick-up". La seule cale où il restait de la place se situait complètement à l'avant du navire et nous devions transférer les véhicules d'une grue à une autre pour les y rendre. La grue #3 les prenait sur le quai, exécutait un 270 degré de rotation au-dessus du navire (un engin de chargement du port nous empêchait de le faire par l'autre coté). Puis le véhicule était déposé sur un couvercle de cale fermée , pris en charge par la grue #2, faisait un 180 degré et descendait dans la cale #1. J'étais en charge de diriger l'opérateur de cette dernière grue. Nous avions pour se faire des courroies faites pour une tonne de charge. Les voitures pèsent en moyenne un peu moins d'une tonne, mais les "pick-up" variaient de 1,5 à 2,5 tonnes selon leur type.
Lorsque nous avons commencé tout allait pour le mieux. Le travail à la chaîne se faisait en douceur et tout le monde était heureux de savoir que le lendemain, nous serions en route vers le Sud. N'est-il pas agréable de penser que Montréal est au Sud de quelque part?
Lorsque le premier pick-up est descendu, le bosun qui se chargeait d'arrimer les véhicules dans la cale, m'a crier que les courroies n'étaient pas suffisamment solides pour ce poids. Je me suis dépêchée d'aller parler au premier maître, qui lui s'occupait de la grue #3. Ce blanc-bec m'a répondu que malgré mes réticences, rien ne s'était mal passé lors du chargement des gros camions et que rien ne se passerait maintenant. Autrement dit, de fermer ma g.... et de reprendre mon poste.
Tout ce déroulait sans problème et allait donner raison à l'autre fou, jusqu'à l'avant dernier pick-up. Celui-ci était particulièrement pesant, il avait sur son dos une toute petite grue. Notre grue l'a prit en charge et juste quand il a été au dessus de la cale, à environ 50 pieds de hauteur, un des courroies a lâché dans un craquement sonore. Le pick-up a basculé, et c'est mis à se balancer dangereusement au-dessus de la cale, retenu par la dernière courroie, qui s'était coincée sous ses roues avant. J'ai crié aux gars de la cale de s'éloigner et donné l'ordre à l'opérateur de descendre le crochet lentement. Mais la courroie n'a pas tenu. Le pick-up c'est écrasé dans un fracas de métal et l'essence de son réservoir c'est enflammée. Les gars en bas étaient coincé, entre eux et l'échelle, un mur de flamme s'élève. Quelqu'un crie, c'est peut-être moi. Je reprend mon calme et m'aperçoit que le bosun se sert d'un des extincteurs de la cale pour combattre le feux. Je sais que dans certain des pick-up, il y a de petits extincteurs chimiques, je le crie aux gars dans la cale. Déjà, le secours s'organise. On descend d'autres extincteurs et le feux est contrôlé rapidement.
Nous avons eu chaud. Aucun blessé, mais les bris sont sérieux. Lorsque nous relevons le pick-up, nous découvrons un trou dans le fond de la cale. Heureusement, nous avons des doubles-fonds.
Pour les deux jours suivant, c'est l'attente. Un inspecteur vient de Montréal pour faire son enquête et donné le OK pour que l'on puisse continuer notre chemin. Avant son arriver, le premier maître tente de me blâmer pour l'incident, mais trop de témoins ont vu et entendu notre altercation à propos des courroies. Il y risque son brevet.
La conclusion a été celle-ci: le capitaine et le premier ont reçu un blâme, principalement à cause de mon témoignage. Un simple blâme, mais ils m'en ont beaucoup voulu... Moi, au retour à Montréal, j'ai perdu mon emploi, alors, quelle est la leçon à tout cela, fermer sa boîte. Je n'ai pas appris cette leçon très bien, je suis toujours incapable de me taire dans de telle situation. Mais l'avenir finira par punir les cons, mais ceci est une autre histoire.